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En attendant Godot par Alain Françon

Dernière mise à jour : 9 juil.


Le 15 mars 2023
La Scala Paris
En attendant Godot
Texte – Samuel Beckett Mise en scène – Alain Françon Avec – Éric Berger (Lucky), Guillaume Lévêque (Pozzo), André Marcon (Estragon), Gilles Privat (Vladimir) et Antoine Heuillet (Garçon)
En attendant Godot est sans doute la pièce la plus connue de Samuel Beckett, mais elle est aussi probablement sa pièce la plus jouée au monde. Même pour ceux qui ne la connaissent pas, « Godot » est devenu le synonyme d’attente : « attendre Godot » signifie « attendre l’impossible ».

La pièce a connu un grand nombre d’interprétations et d’adaptations qui s’appuient sur différents aspects de la poétique beckettienne en exprimant souvent la recherche de solutions innovantes. On peut mentionner la mise en scène mémorable d'Otomar Krejca qui avait ouvert le Festival d’Avignon en 1978 dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Il existe aussi des adaptations peu connues par le grand public mondial, mais qui s’inscrivent dans les contextes particuliers, telle que la célèbre mise en scène de Susan Sontag en 1993 pendant la guerre de Sarajevo qui devient le symbole de résistance culturelle. À part ces deux exemples, la liste est exhaustive. Presque dans chaque coin du monde, il y a quelqu’un qui attend Godot.
Écrite en 1948, la pièce est représentée pour la première fois au Théâtre de Babylone à Paris, le 4 janvier 1953. Dans une lettre destinée à Michel Polac, journaliste à la radiodiffusion française, Beckett écrit en 1952 : « Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent […]. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement ».

Alain Françon, aujourd’hui 78 ans, avait mis en scène et joué Beckett au début de sa carrière, dans les années 1960, avec Fin de partie et La Dernière Bande ; puis, en 2011, il avait monté de nouveau Fin de partie. Il fallait attendre plus de dix ans pour revenir à Beckett et pour décider à se confronter à la pièce emblématique, En attendant Godot. La raison pour cette attente Alain Françon l’explique par un sentiment d’humilité qu’un metteur en scène doit avoir par rapport à l’œuvre. « Je crois que la mise en scène est presque un travail d’archéologue ou de vulcanologue : il faut creuser encore et encore, pour qu’à un moment il y ait une éruption et que tout d’un coup, le texte redevienne contemporain ».

La puissance de la pièce resurgit à travers une réflexion profonde d’Alain Françon sur « comment le texte d’En attendant Godot doit être joué ? ». Il choisit de faire apparaître l’essentiel de la poétique beckettienne à travers la mise en scène et le jeu d’acteur. Tout le spectacle est axé autour de l’atmosphère du tragique du temps qui s’exprime par un langage au service du rire.

La scénographie est simple. Le fond de scène représente un tableau des couleurs neutres qui évoque un paysage désert et qui se reflète en quelque sorte dans le sol du plateau. On a l’impression que l’espace évoque l’idée de l’éternité et du vide servant à renforcer l’illusion de l’attente. La lune qui apparaît sur le fond est le seul signe qui donne une sensation objective du temps en annonçant les fins et les commencements des journées.
Cet espace, disons immobile, – avec seulement un arbre blanc et une pierre – est mis en mouvement par le jeu d’acteur qui transforme cette neutralité en une fresque aux couleurs vivantes. C’est la trajectoire des mouvements des acteurs et leurs gestes qui font danser l’espace. Le brillant duo (André Marcon et Gilles Privat) dans les rôles d’Estragon et de Vladimir par son expression scénique démontre la force comique telle que Beckett l’avait imaginée : le comique et le tragique qui s’entrelacent et s’intensifient. Le même effet est obtenu par le jeu d’Éric Berger (Lucky), de Guillaume Lévêque (Pozzo) et d’Antoine Heuillet (Garçon). Il s’agit de provoquer le rire qui mêle l’humeur noir et la bouffonnerie. C’est à travers cette force comique que le texte redevient contemporain. Les mots, le corps et l’espace suffisent à Alain Françon à transformer l’absurdité de l’attente en attente de l’essentiel car il y a toujours quelqu’un qui attend Godot ; et nous ne savons pas encore qui est-il.
La mise en scène d’Alain Françon restera indubitablement parmi les meilleures adaptations de ce chef d’œuvre de Beckett.

Aida Copra



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