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Lalalangue ou l’histoire d’une famille

Le 10 juillet
Festival d’Avignon Off
Théâtre des Halles

Lalalangue
Auteur : Frédérique Voruz
Mise en scène : Frédérique Voruz, Simon Abkarian
Avec : Frédérique Voruz
Régisseur général : Geoffroy Adragna

Le titre d’une pièce de théâtre est en général le moyen de nous donner le mot clé, l’idée qui guide l’histoire qui sera racontée, ou le thème central qui sera exploré sur scène. Il peut être descriptif et direct, ou bien métaphorique et symbolique, mais il est toujours comme un avant-goût de ce que les spectateurs peuvent attendre de la pièce.

Si l’on ne connaît pas le néologisme de Jacques Lacan, « lalangue », utilisé pour la première fois dans ses séminaires Le savoir du psychanalyste, le titre pourrait encore plus nous intriguer. Lacan dit : « « Eh bien, lalangue n’a rien à faire avec le dictionnaire, quel qu’il soit ». En fait, selon Lacan, « lalangue » se réfère à la manière dont le langage fonctionne au sein de la psychanalyse. Cela met en évidence la dimension symbolique et ambiguë du langage, ainsi que sa capacité à exprimer des significations inconscientes qui vont au-delà des règles linguistiques habituelles.

« Lalangue » dans le spectacle Lalalangue exprime un dictionnaire familial : l’ensemble de mots qui ne veulent dire quelque chose que pour une famille donnée. Et c’est bien l’histoire d’une famille que Frédérique Voruz dévoile sur scène grâce à la dynamique créée par son jeu et sa présence.

La scénographie est extrêmement simple : une chaise, un écran, un projecteur de diapositives de photographies anciennes. Cependant, au sein de la Chapelle du Théâtre des Halles, cette simplicité se métamorphose en une ambiance magique et profondément intime.

« Merci de venir écouter l’histoire de ma mère », dit Frédérique Voruz, l’autrice, l’actrice, la narratrice et le personnage de la pièce. Elle présente sa famille à travers des épisodes qui ont marqué son enfance. L’une des premières scènes décrit la petite fille (Frédérique) dans une église où sa mère, qui a perdu sa jambe gauche lors d’un accident, lui apprend que Dieu les regarde d’en haut en permanence. « Ma mère nous a élevés dans une sorte de Catholicisme puritain », dit-elle. C’est ainsi qu’un des plus importants aspects du spectacle s’impose : celui du regard. Tout d’abord, il s’agit du regard de sa mère qui dit sur son lit d’hôpital : « Je me vengerais sur les enfants ». Ensuite, le regard devient, disons, la raison pour laquelle la petite fille décide de devenir comédienne. Et ce qu’on voit sur scène, c’est son sentiment intérieur qui émerge par l’extérieur, par les yeux de qui la regarde.

Pour mettre en évidence cet aspect intérieur, Frédérique Voruz utilise le théâtre pour transposer la vie. Son écriture émerge de son vécu personnel, de son enfance, de sa vie et de sa carrière. Selon Ariane Mnouchkine – d’ailleurs, Frédérique Voruz débute sa carrière au Théâtre du Soleil – sour l’œil bienveillant de Simon Abkarian, elle fait une « confession héroïque ».

La puissance de ce spectacle réside dans le fait que Frédérique Voruz vit, raconte et joue l’histoire où les mots et les gestes réussissent à enlever un peu de ce caractère éphémère qui est propre au théâtre. La fiction théâtrale et la réalité, ou bien la vérité subjective, sont à ce point mélangées que le spectacle prend l’aspect de quelque chose qui perdure, tout en réveillant le passé. Lalalangue appelle « l’être qui joue ou l’être qui regarde » – pour reprendre les mots de Georges Banu – « à devenir des êtres de mémoire ».
D’ailleurs, le nom de la compagnie qui porte les projets de Frédérique Voruz est « Aléthéia », un terme grec ancien qui se réfère à la vérité ou à la réalité non cachée. Le mot « aléthéia » est souvent interprété comme signifiant « non-oubli ».
Lalalangue est une pièce qui parle précisément de la mémoire, de la vérité non cachée, de « non-oubli ». C’est une histoire à l’apparence très drôle, mais qui souligne finalement l'ironie tragique des situations ; c’est une histoire qui émerge de l’inconscient à travers le langage, le corps et le regard de l’autre. Comme le disait Raymond Queneau : « les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ».

Aida Copra

© Antoine Agoudjian

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