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Liberté Cathédrale et la genèse du geste

Le 07 avril 2024
Théâtre du Châtelet

LIBERTÉ CATHÉDRALE
Tanztheater Wuppertal - Terrain - Boris Charmatz

Chorégraphie : Boris Charmatz
Organiste : Jean-Baptiste Monnot
Assistante chorégraphique : Magali Caillet Gajan
Lumières : Yves Godin
Costumes : Florence Samain
Travail vocal : Dalila Khatir
Avec l’Ensemble du Tanztheater Wuppertal & les invités : Laura Bachman, Régis Badel, Dean Biosca, Naomi Brito, Emily Castelli, Guilhem Chatir,Ashley Chen, Maria Giovanna Delle Donne, Taylor Drury, Çağdaş Ermiş, Julien Ferranti, Julien Gallée-Ferré, Letizia Galloni, Tatiana Julien, Luciény Kaabral, Simon Le Borgne, Reginald Lefebvre, Johanna Elisa Lemke, Alexander López Guerra, Nicholas Losada, Julian Stierle, Michael Strecker, Christopher Tandy, Tsai-Wei Tien, Solène Wachter, Frank Willens (invités)

Matériel sonore : Ludwig van Beethoven, Olivier Renouf, Peaches, Phill Niblock, improvisations à l’orgue, épilogue d’après Johann Sebastian Bach et Antonio Vivaldi
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La salle était baignée d'une douce lumière jaune, enveloppant chaque spectateur dans une ambiance irréelle. C'était comme si nous avions été transportés dans un autre monde, où la frontière entre la réalité et l'imagination était si mince que l'imaginaire semblait presque tangible, comme si on pouvait le toucher. Je me sentais complètement captivée par l'intensité de cet instant présent.

Dans cette atmosphère magique, j'étais de plus en plus impatiente à l'idée de voir les danseurs prendre place sur la scène centrale de ce théâtre en rond. Le théâtre du Châtelet lui-même avait été transformé pour accueillir cet événement unique. Et lorsque les danseurs ont fait leur entrée pour participer à ce moment inoubliable, je savais que j'allais assister à un spectacle extraordinaire.

Les danseurs comédiens font leur entrée, émettant des sons sous forme de chants : il s'agit de la réduction de l'opus 111, la dernière sonate pour piano de Beethoven. Glissant en cercle sur la scène, ils échangent les pauses, les silences, le mouvement et l'immobilité dans une danse, apparemment sans ordre, mais très harmonieuse dans son essence. À travers leur expression corporelle, une multitude de sentiments émerge…
En observant la trajectoire de leurs mouvements, une idée me traverse l'esprit : la présence du « choeur tragique ». Comme le disait Jacques Lecoq, le choeur n'est jamais géométrique mais organique. Tel un corps collectif, il possède un centre de gravité, des prolongements, des respirations. Ces mots décrivent avec précision ce que l'on peut observer sur scène. Les mouvements dramatiques des danseurs sont guidés par les sentiments. Malgré les contradictions, ils s'unissent, s'opposent, se séparent, se regroupent, toujours unis par une idée commune : l'ordre du mouvement.

Dans la deuxième partie, la lumière change, abandonnant le paradis jaune pour une ambiance plus froide, marquée par les néons blancs qui cernent la scène. Les cloches de l'église résonnent dans l'espace, accompagnant l'entrée des acteurs. Sous ce son, ils entament une danse en harmonie avec les cloches, créant une atmosphère à la fois mystique et captivante.

Chaque mouvement forme une image. On peut presque contempler la naissance de chaque geste, le voir émerger presque isolé dans l’espace, s'épanouir dans son accomplissement, prendre sa forme. On voit son point de départ, puis sa conclusion, qui en réalité n'est que le commencement d'une nouvelle genèse : le début d'un nouveau geste qui complète le précédent, dans une continuité infinie.
C'est particulièrement dans cet aspect que se manifeste, à travers le regard de Boris Charmatz, la présence de Pina Bausch sur scène. On ressent son influence, même si cette chorégraphie ne lui appartient pas. Sa présence semble imprégner les mouvement des danseurs de Tanztheater Wuppertal, comme si son esprit et son héritage artistique étaient vivants sur scène.

Le son des cloches résonne, entrelacé avec des cris, formant un mélange tumultueux de sentiments dans une expression individuelle et intense. Chaque émotion semble distincte, et c'est à travers le langage corporel qu'elle se manifeste pleinement.
Il est crucial de souligner qu'ils ne jouent pas avec les sons pour pallier les lacunes du jeu, mais les intègrent dans leur performance, les laissant s'entremêler avec leurs mouvements et leurs gestes.

La partie suivante est marquée par le silence. Lecoq disait : « Nous commençons par le silence, car la parole oublie, le plus souvent, les racines dont elle est issue ». Les mouvements reflètent précisément cet état de retour aux origines, là où la parole n'existe pas encore, dans un silence qui résonne au-delà du silence lui-même. Les danseurs comédiens entrent sur scène en levant les yeux vers le ciel. À mesure qu'ils se rapprochent, on peut lire sur leurs visages l'expression des cris que l'on n'entend pas. Ces cris silencieux deviennent alors les plus puissants de tous, exprimant une intensité qui transcende le bruit. C'est le cri inaudible, celui qui demande à être entendu, celui que l'on ne peut contrôler même s'il reste muet. Et tout cela est exprimé à travers le langage majestueux du corps, dans une danse qui accuse et qui supplie à la fois. Vers la fin du spectacle, quelques voix se font entendre : « Fuck The Pain Away », que chaque danseur interprète à sa manière au milieu du public.

Peu après, un véritable théâtre immersif se produit et les voix se rejoignent en chœur pour réciter les mots de la poésie de John Donne : « Aucun homme n'est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l'ensemble »…

J'avais des frissons tout au long de la représentation. C'était une expérience inoubliable…

Aida Copra   


© César Vayssié


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