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Le mythe, l’image et la transmission : les femmes dans Les Héroïdes

Le 15 octobre
Théâtre du Soleil

LES HÉROÏDES d’après Ovide
Textes de : Ovide, Niki de Saint-Phalle, Ana Maria Martins Marques, Hélène Cixous et l’ensemble de l’équipe de comédiennes
Mise en scène et dramaturgie : Flavia Lorenzi
Direction musicale : Baptiste Lopez
Direction de mouvement : Luar Maria
Assistante à la mise en scène : Manu Figueiredo
Scénographie et Accessoires : Baptiste Lopez
Costumes : Charlotte Espinosa et Véronica Rendon
Lumières : Robson Barros
Création vidéo et graphique : Fernanda Fajardo
Avec : Alice Barbosa Ayana Fuentes-Uno Capucine Baroni Juliette Boudet Lucie Brandsma Rita Grillo

Quand Claude Lévi-Strauss parle du Boléro de Maurice Ravel, il compare la musique au mythe : « la musique remplit un rôle comparable à celui de la mythologie. Mythe codé en sons au lieu de mots, l’œuvre musicale fournit une grille de déchiffrement, une matrice de rapports qui filtre et organise l’expérience vécue, se substitue à elle et procure l’illusion bienfaisante que des contradictions peuvent être surmontées et des difficultés résolues » (Claude Lévi-Strauss, « Boléro de Maurice Ravel », 1971).

La manière dont Lévi-Strauss analyse la composition de Ravel pourrait évoquer l’aspiration de la compagnie Cie Brutaflor à offrir une interprétation spéculative des mythes emblématiques de l’histoire de la Grèce antique, en particulier ceux qui célèbrent la figure féminine. Les Héroïdes se révèle être bien plus qu’un simple spectacle ; il s’agit d’un hommage dédié aux femmes, pour les femmes, incarnant la force de leur image dans l’histoire.

L’histoire du spectacle est basée sur les écrits d’Ovide, mais en raison de l’interprétation contemporaine des mythes anciens, la compagnie Cie Brutaflor, dirigée de manière novatrice par la metteuse en scène brésilienne Flavia Lorenzi, choisit d’y intégrer ses propres textes ainsi que ceux de Niki de Saint-Phalle, Ana Maria Martins Marques et Hélène Cixous. Étant donné que le spectacle a été présenté au Théâtre du Soleil, connu pour son travail engagé et épique, on comprend aisément comment ce sujet s’inscrit parfaitement dans la vision du théâtre. Ici, on pense particulièrement au choix des textes d’Hélène Cixous, qui collabore avec le Théâtre du Soleil depuis 1985. De 1972 à 1981, Hélène et Ariane Mnouchkine se sont mutuellement soutenues, participant activement à toutes les manifestations politiques qui les concernaient, avec Hélène se concentrant spécifiquement sur les enjeux féminins. D’autre part, les écrits de Niki de Saint Phalle (1930-2002), artiste franco-américaine, témoignent de la volonté de réaffirmer le pouvoir des femmes. Enfin, il y a Ana Martins Marques, une poétesse brésilienne, dont le travail se concentre sur l’exploration des émotions et des expériences humaines universelles. Seule une figure masculine apparaît, celle d’Ovide, qui constitue le point de départ de la dramaturgie de la pièce.

Les mythes mettant en scène des femmes prennent vie à travers les actrices, toutes remarquablement talentueuses, qui démontrent avant tout une complicité au sein de leur travail et révèlent une collaboration engagée, intime et intelligente au sein de la compagnie – un aspect supplémentaire qui reflète également l’esprit caractéristique du Théâtre du Soleil. Ainsi, nous suivons le chemin emprunté par Pénélope, avec son habile tissage, manipulant et défaisant les fils du destin ; celui d’Ariane, qui tient le fil guidant le retour hors du labyrinthe de Dédale ; de Médée et Hypsipyle, les deux femmes influentes de Jason ; de Déjanire, la dernière épouse d’Hercule et responsable de sa chute ; d’Hélène, renommée comme la plus belle femme du monde ; et enfin de Didon, fondatrice et souveraine de Carthage, avant de devenir, selon Virgile, l’amante abandonnée d’Enée.

Un aspect important de la représentation réside dans le subtil dispositif de théâtre dans le théâtre par lequel les personnages se transforment en narrateurs, révélant ainsi le processus de création. Cette structure scénique mêle l’art et l’intimité des actrices, révélant les coulisses de la préparation et le résultat final sur scène.
Le spectacle se distingue par une esthétique qui intègre habilement des éléments féministes sans pour autant tomber dans les clichés, témoignant d’une réflexion profonde sur la condition de la femme. En fusionnant harmonieusement des éléments de la tradition théâtrale antique, tels que le chœur inaugural, avec des composantes contemporaines telles que des costumes à paillettes, des scènes de nudité, une bande-son et une musique jouée modernes, et des déguisements en personnages masculins, le spectacle insuffle une dynamique innovante. Le jeu de lumière, changeant les couleurs du fond scénique pour créer des tableaux saisissants, offre une dimension visuelle captivante, tandis que les nuances subtiles explorant l’identité de genre ajoutent une profondeur réflexive à cette performance artistique.

La pièce soulève une question essentielle : comment interpréter les mythes entourant les femmes ? Ou mieux encore, comment ces récits de la Grèce antique contribuent-ils à créer l’image contemporaine de la femme ? La réponse que suggère la pièce réside dans la compréhension du mythe non seulement comme un produit du passé, mais aussi comme un réservoir d’inspiration pour des solutions contemporaines. La pièce encourage la découverte de solutions émergentes dans les récits anciens, non pas parce qu’elles ont été conçues dans le passé, mais parce que nous les concevons à présent. « Il faut que les femmes s’écrivent et écrivent », cette belle phrase clôture le spectacle.

Aida Copra



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