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Extinction de Julien Gosselin

Le 10 juillet
Festival d’Avignon
Cour du lycée Saint-Joseph

Extinction
d’après Thomas Bernhard et Arthur Schnitzler
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Création 2023 / en français et allemand surtitré en français

Avec : Guillaume Bachelé, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Zarah Kofler, Rosa Lembeck, Victoria Quesnel, Marie Rosa Tietjen, Maxence Vandevelde, Max Von Mechow
Texte : Thomas Bernhard, Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannsthal
Dramaturgie : Eddy d’Aranjo, Johanna Höhmann
Musique : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Scénographie : Lisetta Buccellato
Lumière : Nicolas Joubert
Son : Julien Feryn  
Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol
Production : Si vous pouviez lécher mon coeur, Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz

La cour du lycée Saint-Joseph. Un live DJ set. Des bières offertes aux spectateurs. De la musique en plein air. Une atmosphère immersive. Une expérience unique… Voici les mots qui peuvent décrire la première partie de ce spectacle qui bouscule tous les codes du dispositif de théâtre dans le théâtre et nous donne le choix d’être observateur ou observé, spectateur ou acteur, dans une représentation hors du commun.

La première scène est entièrement transformée en un DJ set : deux musiciens (Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde), le public qui danse, le bar à bières, la lumière et la fumée bleue qui baignent l’espace, la caméra qui filme en direct et envoie la vidéo sur le grand écran au-dessus de la scène… La beauté et l’énergie de ce moment, son hic et nunc unique, créent un dialogue interactif et stimulant qui transcende les frontières traditionnelles du spectacle. On sait bien que l’histoire a déjà commencé, mais on est invité à explorer de nouvelles perspectives qui remettent en cause les conventions et nos attentes habituelles.

Nous sommes à Rome en 1983. Dans un instant imprévu, deux comédiennes (Rosa et Victoria) apparaissent sur le plateau parmi la foule qui s'entasse autour du dance floor. Elles dansent, parlent et finalement quittent le plateau pendant que la caméra les suit. On est en train d’observer deux scènes qui se déroulent simultanément dans le temps, mais qui sont déplacées dans l'espace : d’un côté, le DJ set qui se déroule sous nos yeux, et de l’autre, deux personnages féminins (équipés d’un micro serre-tête), projetés sur l’écran. L’une des femmes doit partir à Wolfsegg, un petit village autrichien qui a façonné l'enfance de Franz-Josef Murau, le narrateur d’Extinction de Thomas Bernhard.
Dans la deuxième partie, nous sommes à Vienne en 1913. L’idée est de présenter une image de Vienne avant la Première Guerre mondiale à travers l’écriture d’Arthur Schnitzler. C’est l’image qui correspond à une réalité telle que la conçoit Henri Bergson : « un perpétuel devenir. Elle se fait ou elle se défait, mais elle n’est jamais quelque chose de fait ». Une fois de plus, le dispositif de théâtre dans le théâtre est méticuleusement remis en œuvre, déployant son ingéniosité et sa complexité scénique. Notre perception est de nouveau secouée lorsque le personnage de théâtre vient rejoindre le public. Il s’agit de la comédienne de la première partie – celle qui doit se rendre à Wolfsegg – qui attend avec nous le début du spectacle. Julien Gosselin bouleverse alors complètement les frontières entre le théâtre et la réalité en évoquant la possibilité que les personnages pourraient se transformer en spectateurs. Nous pourrions nous questionner sur notre propre rôle, nous demandant si, en fin de compte, nous ne sommes pas également des personnages potentiels, participant activement à l'expérience théâtrale qui se déploie devant nous.
La scène change et représente une maison surmontée d'un grand écran. Les vitres, à l'exception de la chambre et de la salle de bain, suggèrent l'intérieur de la maison en ne mettant pas à vue toutes les pièces. La scène s'ouvre sur une vidéo où des corps morts apparaissent, symbolisant une rétrospective de l'histoire qui va commencer. Une femme et un homme (Albertine et Fridolin) se préparent pour un somptueux bal masqué. Ce sont les personnages inspirés du récit fantasmagorique, La Nouvelle rêvée, d’Arthur Schnitzler. Les personnages qui sont ensuite introduits proviennent de différentes œuvres de Schnitzler, tels que Aurélie et Falkenir de Comédie des séductions ou Mademoiselle Else, d’après la nouvelle du même nom… Cette partie dépeint une société telle qu’elle est décrite dans Vienne au crépuscule, le roman où Arthur Schnitzler nous offre une vision perspicace de Vienne au début du XXᵉ siècle : insouciante, détachée des enjeux cruciaux de l'époque, alors même que les profonds changements qui bouleverseront bientôt l’Autriche se préparent en coulisses. C’est une histoire qui entrelace l'érotisme et le fantastique et plonge profondément dans les abîmes interdits de l’inconscient. La présence de la caméra qui filme en temps réel, avec une précision infaillible, l’action scénique, semble permettre d’observer les personnages du dehors et du dedans, tel un procédé microscopique qui creuse au plus profond de leurs pensées insensées.

Un bal masqué joyeux se transforme en chaos. Le spectacle se décompose sous nos yeux. C’est la fin de la deuxième partie.
Nous sommes à Rome en 1983. Le monologue bouleversant et magistral de Rosa (Rosa Lembeck) révèle ce qui se cachait en coulisses – le lieu figuratif de l’histoire précédente. Après avoir rejoint Victoria dans les coulisses pour critiquer la pièce que nous venons de voir, Rosa revient sur scène pour donner une conférence devant une cinquantaine de spectateurs. Elle devient le narrateur féminin du roman de Thomas Bernhard. « Les trois temps d’Extinction », dit Julien Gosselin, « sont des états du corps avant la fin du monde, qui est aussi la fin d’un monde. Ils se donnent à voir jusqu’à ce que le spectacle s’éteigne lui-même… ».

Un spectacle époustouflant et grandiose.

Aida Copra


© Christophe Raynaud de Lage

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