The Brotherhood : le corps entre la vie et la mort
Le corps qui revient de la mort, ou peut-être celui qui n’en est jamais complètement revenu, devient une image centrale du spectacle. Après le corps inconscient du premier chapitre, The Brotherhood interroge celui qui a survécu et doit continuer à vivre.
Le 01 octobre 2026
Odéon Théâtre de l’Europe
Capítulo II – The Brotherhood [Trilogia Cadela Força]
en portugais, surtitré en français
conception, texte, mise en scène, scénographie : Carolina Bianchi
avec : Rodrigo Andreolli, José Artur, Carolina Bianchi, Tomás Decina, Lucas Delfino, Flow Kountouriotis, Chico Lima, Rafael Limongelli, Kai Wido Meyer.
dramaturgie, partenaire de recherche : Carolina Mendonça
assistanat à la mise en scène : Murillo Basso
direction technique, musique originale, son : Miguel Caldas
réalisation du décor, design graphique : Luisa Callegari
lumière : Jo Rios
costumes : Luisa Callegari, Carolina Bianchi
vidéo, projections : Montserrat Fonseca Llach
chorégraphie du prologue, conseil du mouvement : Jimena Pérez Salerno
Lorsqu’on entre dans la salle, l’image qui s’offre à nous évoque déjà l’atmosphère du spectacle, particulièrement pour ceux qui ont vu le premier chapitre de la trilogie de Carolina Bianchi, A Noiva e o Boa Noite Cinderela – Capítulo 1 da Trilogia Cadela Força, présenté en 2023 au Festival d’Avignon.
Une reproduction de L’Enlèvement d’Hippodamie de Rubens recouvre le rideau, tandis que le son qui envahit la salle fait penser au galop des chevaux. Quelque chose approche, quelqu’un est poursuivi… Derrière cette image, une lumière apparaît et avance progressivement, comme les phares d’une voiture. Lorsqu’elle arrive tout près, le rideau tombe : « Nous sommes arrivés au seuil du Purgatoire ». Comme dans le premier chapitre, Carolina Bianchi commence avec Dante. Mais cette fois, au lieu de l’Enfer, c’est par le Purgatoire que nous entrons dans son univers.
Sur l’écran s’affiche le mot « Prologue ». Un homme apparaît sur scène, tenant un bébé dans ses bras. Il lui raconte ce qu’il va devenir : il sera beau, il connaîtra le succès, il sera artiste et, un jour, il rejoindra la Brotherhood. Mais il connaîtra aussi la violence. Autour de ce mot, qui devient dès le début l’un des fils conducteurs du spectacle, d’autres apparaissent : la colère, l’amour brutal, le désir, le pouvoir, la fraternité… Peu à peu se dessine ainsi l’univers de The Brotherhood.
Dans la scène suivante, Carolina apparaît à l’écran. Elle se réveille précisément là où elle semblait s’être endormie dans le premier chapitre, après avoir ingéré la drogue dite « Bonne nuit, Cendrillon ». Elle questionne alors sa place d’artiste, d’actrice et de metteuse en scène. Elle parle du théâtre et de son propre rôle, mais aussi de cette nécessité presque incontournable de revenir aux grands auteurs et aux grandes œuvres du passé. Face au miroir, elle se prépare à jouer La Mouette et évoque Treplev, le jeune écrivain de Tchekhov qui cherche à rompre avec les formes établies pour en inventer de nouvelles. La référence fait écho au théâtre de Bianchi et au « Fuck catharsis! » qui résonnait à la fin du premier chapitre : il s’agit à nouveau de questionner les formes théâtrales et la frontière entre ce qui est représenté et ce qui est réellement vécu sur scène.
Les premières notes de A Victory of Love d’Alphaville se font entendre. La caméra se déplace et nous découvrons Carolina entourée d’hommes dans les couloirs du Théâtre de l’Odéon. Ce passage filmé en direct, des coulisses jusqu’au plateau, rappelle certains dispositifs scéniques de Julien Gosselin, où la caméra permet de déplacer la frontière entre l’extérieur et l’intérieur de l’espace scénique. Arrivés sur scène, Carolina et les hommes se mettent à danser ensemble. Cette danse, apparemment légère, reviendra plus tard dans le spectacle, prenant alors un tout autre sens.
La question du retour traverse également les références à Perséphone, enlevée par Hadès et condamnée à partager son existence entre le monde des morts et celui des vivants, ainsi qu’à Averno de Louise Glück. Le corps qui revient de la mort, ou peut-être celui qui n’en est jamais complètement revenu, devient une image centrale du spectacle. Après le corps inconscient du premier chapitre, The Brotherhood interroge celui qui a survécu et doit continuer à vivre.
Trois trajectoires se croisent ainsi tout au long du spectacle : le théâtre, le trauma et la Brotherhood. Carolina questionne les conventions théâtrales, la possibilité de représenter la vie sur scène et la place des femmes dans ce milieu. Installée derrière un bureau, elle écoute Tadeusz Kantor parler de l’avant-garde théâtrale tandis qu’elle se masturbe. Le geste fait écho au premier chapitre, où son propre corps était déjà placé au centre de l’expérience scénique.
Ces interrogations sur le théâtre se prolongent dans un entretien entre Carolina et Klaus Haas, célèbre metteur en scène allemand fictif, dont le personnage semble emprunter certains traits aux grandes figures de la mise en scène contemporaine. Il parle de son travail, de l’érotisme au théâtre et de ses relations avec les actrices. Il évoque notamment sa mise en scène de Titus Andronicus de Shakespeare et le viol de Lavinia pour interroger la représentation de la violence et cette recherche du réel qui traverse son théâtre.
Leur conversation aborde également Sarah Kane et le suicide, mais aussi la manière différente dont celui-ci peut être perçu chez une femme et chez un homme : faiblesse chez l’une, geste tragique de l’artiste chez l’autre. Carolina finit par lui proposer de coucher avec elle. À la fin de la rencontre, Klaus Haas quitte la scène et se suicide.
Sa mort ouvre une nouvelle partie du spectacle, consacrée à la Brotherhood. Les hommes se réunissent dans une sorte de rituel d’adhésion, où il faut désormais choisir celui qui prendra la place du maître disparu. Une photographie de la série Penisbespülung (1965) de Hermann Nitsch apparaît, où un sexe masculin est entouré de matières organiques. Carolina finit par jeter en l’air les pages de son texte, que les hommes se précipitent alors pour ramasser.
Installés autour d’une table, ils prennent désormais en charge ses mots : ils lisent, commentent et interprètent ses pages, tout en évitant certains des passages les plus difficiles, comme s’il fallait malgré tout laisser une place à l’espoir. Les cinq cents pages de recherche et d’écriture de Carolina passent ainsi par les voix et les corps des hommes.
La question de l’admiration pour les grands artistes, déjà présente dans la rencontre avec Klaus Haas, resurgit lorsque Carolina évoque Jan Fabre. Elle revient sur l’admiration qu’elle a éprouvée pour son travail, notamment Je suis sang, présenté au Festival d’Avignon en 2001, admiration désormais confrontée aux accusations portées contre l’artiste et à sa condamnation. Carolina retourne alors la question vers elle-même : qu’admirait-elle dans ses scènes ? Était-elle attirée par une violence dont elle ne percevait pas encore ce qui pouvait se cacher derrière elle ?
Dans les dernières scènes, les hommes reviennent presque nus et dansent au son de la musique. "Dirty Pathos" prend la forme d’un rituel collectif. Carolina apporte un matelas et s’allonge au milieu d’eux, nous ramenant immédiatement au premier chapitre et à son corps inconscient posé sur un matelas. Les hommes reproduisent de manière simulée la pratique sexuelle du bukkake, avant de nettoyer le plateau et le corps de Carolina.
La question de la violence et de sa représentation finit par rejoindre celle du langage. Un grand portrait de Sarah Kane apparaît sur scène. Carolina s’adresse à elle, fatiguée des mots qu’elle répète constamment : violence, viol, trauma… Elle se coupe alors symboliquement la langue. Le geste renvoie à Lavinia dans Titus Andronicus, évoquée plus tôt : après avoir été violée, elle est mutilée et privée de sa langue pour l’empêcher de parler. « J’aimerais avoir d’autres mots », dit Carolina. Après plus de trois heures passées à chercher comment parler de la violence, elle reproduit ainsi le geste qui prive précisément la victime de sa parole.
Un des hommes de la Brotherhood apparaît alors. « Tout est brotherhood ». Carolina revient finalement à cette sensation de se réveiller sans toujours savoir si elle est véritablement revenue à la vie. Le corps qui avait survécu au premier chapitre reste ainsi suspendu entre deux états, entre la vie et la mort.
Aida Copra





Commentaires